OSE Niger rencontre… Mariam Kamara, architecte et activiste sociale

Comment souhaiteriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

© Mariam Kamara

© Mariam Kamara

« Je suis architecte. Je pense que c’est la chose qui me définit le mieux à ce stade de ma vie. J’ai grandi au Niger, que j’ai quitté après le bac pour poursuivre mes études aux États-Unis. Je suis une épouse, une mère, mais aussi une activiste passionnée et engagée dans le sens d’un renouveau identitaire, artistique et architectural en Afrique. La plupart de nos pays sont indépendants depuis plus de 50 ans, mais nous peinons à trouver une expression propre à notre modernité, préférant copier ce qui se fait ailleurs. Mon combat est inscrit dans cette problématique à laquelle j’espère pouvoir apporter une modeste contribution. »

Comment présenteriez-vous votre parcours académique ?

« L’architecture est en fait ma deuxième carrière. Bien que ce soit la carrière à laquelle j’ai toujours aspiré, j’ai succombé à la pression familiale qui me poussait à devenir ingénieure ou scientifique. Après avoir obtenu une maîtrise (à Purdue University) et un Diplôme d’Etudes Supérieures Spécialisées (à New York University) en sciences informatiques, j’ai conçu des logiciels informatiques pendant de nombreuses années.

Mais le cœur n’y était pas, alors j’ai tout arrêté et repris mes études à la University of Washington, à Seattle, pour obtenir un diplôme professionnel d’architecture. Cela m’a pris près de quatre années de plus, mais ça en valait la peine.

Côté financements, j’ai été aidée par mes parents, en premier lieu, pour mes études en informatique. Je travaillais à mi-temps pour payer les factures et j’ai également sollicité des prêts bancaires étudiants pour faire face au coût de l’université privée qu’est NYU (New York University). A l’époque, il n’y avait peu ou pas de bourses pour les étudiants étrangers dans ces écoles-là : certains pays en bénéficiaient, tels que le Ghana, le Nigeria, l’Ethiopie, etc., mais ce n’était pas le cas pour le Niger. Les choses ont changé depuis, me semble-t-il.

Concernant mon diplôme d’architecture cette fois, comme j’avais déjà 7 ans de vie professionnelle à mon actif, j’ai pu financer ces études avec mes économies. »

Pourquoi avoir choisi d’embrasser une carrière d’architecte ?

« Je voulais être architecte depuis le collège. Je dessinais énormément, mais je n’avais pas aspiration à être artiste, les sciences ayant eu une place centrale dans mon éducation. L’architecture me semblait être le compromis parfait qui me permettait d’être créative, tout en produisant du concret. Plus tard, pendant mes études d’informatique, j’ai quand même pris soin de prendre des cours d’arts plastiques qui m’ont permis d’assouvir ce besoin créatif en peignant des tableaux.

Center for Wooden Boats - Sketch exploratoire © Mariam Kamara

Center for Wooden Boats – Sketch exploratoire © Mariam Kamara

Mais mon désir d’être architecte ne me quittait pas, au contraire. Il s’est intensifié avec la maturité et le développement d’une conscience sociale et identitaire plus forte en moi. Je me suis rendue compte, qu’en plus d’être une activité créative, le produit (les bâtiments et espaces) de ce métier affecte les gens aussi bien psychologiquement, que socialement et économiquement. C’est alors qu’une carrière d’architecte est devenue irrésistible pour moi et que je me suis lancée. »

Pourriez-vous nous parler de vos expériences professionnelles ?

« Ma carrière est juste à son début, ayant rejoint cette profession tardivement. Mais j’ai déjà eu la chance de faire partie et de gérer quelques projets. Bien que j’ai eu quelques expériences au États-Unis dans un cabinet d’architecture, je me suis vite tournée vers le Niger, où je suis en ce moment en plein chantier pour un projet expérimental de logements abordables, adaptés aux réalités socio-économiques et culturelles locales.

Logement NM2000 - Maquette de site © united4design

Logement NM2000 – Maquette de site © united4design

En collaboration avec une de mes collègues, je viens par ailleurs d’entamer un projet d’une toute autre nature, visant à réhabiliter une bâtisse traditionnelle pour en faire une bibliothèque. À coté, je travaille aussi sur la rénovation d’une école à Niamey, alors j’ai énormément de chance. Je ne m’imagine pas me spécialiser sur un seul type de bâtiment (logements ou bâtiments culturels, par exemple), car l’approche, l’intention et la portée dans un projet m’intéressent plus que le type à proprement parlé. »

Quel rôle le Niger a joué dans votre parcours ?

« J’aime dire que je vis ailleurs, mais mon âme est restée bloquée au Niger ! Par conséquent, toutes mes réflexions et tous mes efforts sont tournés vers les problèmes de notre région, nos réalités, mais aussi nos richesses et comment les valoriser. »

Que sont l’atelier masōmī et united4design ?

« A la fin de mes études, j’ai modestement contribué à un projet d’école de filles en Afghanistan, dont la construction vient d’être achevée. C’était extrêmement gratifiant et ce projet m’a permis de comprendre comment mes aspirations humanistes pouvaient être appliquées à ma nouvelle formation. Ce projet a donné naissance à un collectif de quatre architectes, united4design, dont je fais partie et dont l’objectif est d’apporter nos services à des populations qui n’y ont pas toujours accès. Nous n’avons pas de limite géographique et sommes d’un caractère très global, comptant une architecte iranienne (Yasaman Esmaili), une américaine (Elizabeth Golden), une nigérienne et un allemand (Philip Straëter) ! Cela nous permet de développer des projets riches et complexes et donne lieu à des dialogues et débats très gratifiants.

Logements NM2000 – Vue de la rue © united4design

Logements NM2000 – Vue de la rue © united4design

Atelier masōmī est le cabinet d’architecture que je viens de monter, basé à Niamey. Son objectif est similaire à celui de united4design bien sûr, mais la mission du cabinet est aussi d’expérimenter avec les techniques architecturales, les matériaux, de faire de la recherche sur nos traditions architecturales, en produisant des interprétations contemporaines. Il s’agit de trouver des réponses à la question : qu’est-ce que la modernité pour nous ? Pas la modernité que nous confondons avec l’occidentalisation. Mais une expression forte, et directement tirée de nos modes de vie et de nos pratiques.

Masōmī signifie « le début », « l’amorce » de quelque chose en Hausa. Cela me parlait car j’ai l’impression de m’embarquer dans une aventure où je n’ai pas toutes les réponses. Du coup, chaque étape, chaque projet est une découverte, une étape de plus vers la découverte d’une architecture dont nous ne connaissons pas encore les formes et les contours. Nous sommes dans l’enfance de ce mouvement architectural, alors j’ai trouvé ce nom approprié. »

Comment comptez-vous promouvoir votre secteur d’activité au Niger ?

« Ce qui m’intéresse par dessus tout, comme je le disais, c’est une architecture en harmonie avec le contexte et la culture dans laquelle elle est exécutée. J’ai trouvé plusieurs confrères au Niger et dans la sous-région qui ont les mêmes objectifs et nous travaillons tous ensemble à essayer de définir ce qu’est une architecture véritablement de chez nous. Je pense qu’une approche collaborative et des actions collectives sont nécessaires si nous devons avoir un impact positif à une grande échelle.

Mobile Loitering – Marché © Mariam Kamara

Mobile Loitering – Marché © Mariam Kamara

D’autre part, il est aussi important d’expliquer aux particuliers comment l’architecture peut, non seulement enrichir leurs vies de part la qualité de l’espace qu’ils peuvent créer, mais aussi, comment nous pouvons les assister pour résoudre des problèmes spatiaux et mêmes économiques auxquels ils sont confrontés dans leurs projets. »

Vous êtes l’auteur de plusieurs publications dont « Architect profile interview » dans I.A.M. Magazine, est-ce que vous pourriez nous en dire plus ?

« En participant à des conférences, des compétitions et autres, j’ai eu la chance de rencontrer pas mal de confrères et d’éditeurs qui ont vu mes projets (réalisés ou conceptuels). Cela leur a donné envie d’écrire des articles sur ces projets et occasionnellement sur moi. De temps en temps je soumets également des projets à des magazines de design ou d’architecture, tel Bracket Magazine aux États-Unis, qui par la suite ont sélectionné ces propositions pour leurs numéros. »

Avez-vous déjà remporté un prix ou une récompense pour vos travaux ?

« Mon projet de fin d’étude a obtenu le prix de la meilleure thèse dans mon département, chose qui m’a d’autant plus marquée que le projet en question était localisé à Niamey et non aux États-Unis. Il s’agissait d’une réflexion et d’une proposition théorique pour un nouveau type d’espace publique pour la ville. Plus tard, j’ai soumis le même projet à une compétition visant les jeunes architectes africains où il a obtenu une mention honorable. Une exposition itinérante a été dédiée aux projets distingués à l’occasion de la Biennale de Venise (Italie) en 2014. Elle a ensuite voyagé en Namibie, à Johannesburg (Afrique du Sud) et finira à Bordeaux (France) ce mois de septembre 2015. C’était une expérience très gratifiante. Quelques mois plus tard, une variante du projet a été commissionnée par les organisateurs de la Triennale de Milan (Italie) pour l’exposition Africa Big Change Big Chance. »

Mobile Loitering – Espace de travail d’école en groupe dans les quartiers © Mariam Kamara

Mobile Loitering – Espace de travail d’école en groupe dans les quartiers © Mariam Kamara

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui voient en vous un modèle ?

« Je ne suis pas sûre que je doive être considérée comme un modèle ! J’ai employé un chemin assez tortueux pour arriver à la carrière de mes rêves. Je suis juste à mes débuts, alors mon chemin est encore long pour accomplir mes objectifs. Mais pour ceux qui désirent être architecte, je dirais d’abord qu’il n’est pas nécessaire d’être un fin dessinateur ou mathématicien pour y arriver (c’est souvent le mythe véhiculé). Mais il n’est pas superflu d’avoir une certaine activité créative avant de se lancer dans les études architecturales, afin d’être sensible à certains aspects esthétiques et compositionnels. Pour moi c’était le dessin et la peinture, mais cela peut aussi être la sculpture, la photographie, etc. Par contre l’architecture est une filière parfois ingrate : elle demande de très longues heures de travail, les nuits blanches sont choses courantes pendant les études. Il faut donc avoir une véritable passion pour cette carrière pour, non seulement tenir le coup, mais aussi pour sans cesse s’améliorer, chose que je trouve indispensable, car un architecte doit sans cesse renouveler son savoir et sa force créatrice. »

Votre mot de la fin ?

« Il n’y a pas de recette miracle. Je pense que la leçon de mon parcours est qu’il faut être tenace et ne surtout pas se décourager lorsqu’on se fixe un objectif. Il faut aussi être prêt à pas mal de sacrifices doublés d’une très forte éthique de travail pour surmonter les obstacles qui sont toujours présents. »

Propos recueillis par Amadou Diop, volontaire @ OSE Niger

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